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Essais, Histoire
Par Daniel Kunstler
L’histoire de la France des années de guerre constitue un terrain propice à la simplification de la réalité, de toutes ses nuances. Cette histoire est indéniablement complexe et riche en conflits idéologiques, sociaux et politiques. Sans oublier les effets de la perte, pendant la Première Guerre, du quart de la population masculine en âge de jeune paternité. Certes, la simplification de l’histoire facilite son enseignement, mais trop souvent au prix de la primauté de la mythologie sur la vérité.
La France sous l’Occupation, de l’historien Julian Jackson s’oppose au détournement de la vérité de Vichy, de la collaboration et des imperfections de la Résistance par ceux qui préfèrent un récit plus facile à assimiler ou manipuler. Ce livre est érudit, magistral et, pour la majorité de ses quelque 800 pages dans l’édition française, fascinant.
Le placement dans leur contexte de Vichy, de la collaboration et même de l’antisémitisme ne les absout pas — bien au contraire. Qualifier Laval de personnage plus odieux ou Céline d’antisémite plus délirant que Pétain ne réhabilite aucunement ce dernier. De même, souligner la portée limitée et évoquer les rivalités internes de la Résistance ne remettent pas en cause l’héroïsme d’un Moulin ni, a fortiori, celui d’innombrables résistants anonymes. Et aussi épineux que de Gaulle ait pu être, pendant la guerre comme après, il a habilement fait face à la menace du chaos dans la foulée de la Libération.
Tout cela est exposé avec une grande maîtrise par Jackson, qui s’attache également à montrer comment l’hostilité envers la Troisième République, la colère contre le Front populaire, attisée par ceux qui craignaient la perte de leurs privilèges, la stratification de la société française, etc., ont préfiguré Vichy. Sans cela, comment aurait-il été possible d’imaginer un régime aussi absurde que celui de Vichy, pris au piège d’une contradiction insoluble entre sa velléité à incarner l’indépendance française et sa servilité face au conquérant nazi ? Peut-être Vichy fut-il moins une aberration qu’une conséquence prévisible du paysage politique confus des années 1930.
Ce livre importera surtout à ceux qui, comme moi, redoutent que le simplisme mène à l’oubli et l’ignorance. Mais son envergure demande qu’on s’arme d’un peu de patience, tant l’analyse de Jackson se développe en profondeur avec une profusion de détails et d’acteurs. (J’ai trouvé utile de garder Wikipédia à portée de main.) Ceci dit, je recommande vivement.
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Julian Jackson
La France sous l’Occupation
Traduction : Pierre-Emmanuel Dauzat
Éditions Flammarion
2019
















